mes mentors: dédé

La mère de mon fils traverse la place de l'église et commence à grimper l'escalier extérieur de son local.
"ola ola m'dame"
Elle se retourne.
Le monsieur qui l'interpelle est de petite taille, habillé d'une salopette bleu et marche lentement dans la pente. Il a une casquette en laine vissée sur le crâne.
Il poursuit
"C'est vous la dame, du m'sieur qu'est tout l'temps en vélo?"
"Oui bonjour" dit-elle avec un grand sourire
"Ah oui donc c'est bien vous"
Il lui tend la main. Une main dont tous les doigts sont collés par une polyarthrite avancée. Elle descend les marches.
"Je suis Dédé, c'est moi qui vous z'ait trouvé vos deux dernières poules. Font des bons oeufs?"
"Oui très" dit-elle mais un peu embarrassée. Elle ne sait pas de quelles poules il lui parle.
"Il descend tous les jours à Lyon à vélo?"
"oui" dit-elle dans un soupire
"l'a plein de lumières" dit il en parlant de l'éclairage.
La conversation elle s'éteignant, Dédé la salue et rebrousse chemin pour aller au bistro...

Je vous présente Dédé mon coach de jardin.
Dédé vient du Charolais. Il s'est installé ici après l'armée, ayant conté fleurette à une locale. Il a posé ses valoches au pays des quenelles.
Il habite le village d'à coté et a travaillé toute sa vie au centre d'insémination d'un ville plus bas. Quand quelqu'un lui pose la question sur son ex métier, Dédé répond:
"J'étais masturbateur de taureau". Un poète ce Dédé, tout en finesse.

Depuis quelques mois, je file un coup de mains quelques heures par semaine dans l'exploitation agricole de mon ami JC. Je le fais pour mon plaisir au gré de mes envies et de mes possibilités. Les samedis matins après la traite de 5h, à 6h30 installation de l'étale au marché. Puis à 7h, JC et moi nous traversons la route (5m) pour nous installer au bar.
Les vieux en salopettes bleues nous attendent et inlassablement Dédé est là. Y a aussi Manou un portugais à l'accent très présent, Jean-Paul 5 fois champion du monde en bars parallèles, Tintin décédé depuis, enfin Gégé le patron du bar. Et puis il y a l'épouvantail, une dame qui a du servir de modèle à Tim Burton pour Edouard aux mains d'argent avec 50 ans de plus. C'est la femme du taulier une ex mère macrelle (ça ne s'invente pas!) avec plus de 80 trous dans le calendrier des âges, qui porte encore des jeans à strass et des décolletés à faire trembler un spéléologue...
Le taulier
"JC un café?!"
"S'il te plait Gérard"
"Et toi?"
"Une fraise qui pique (une Vichy Fraise)"

Nous restons debout accoudés au comptoir. Nous tournons le dos aux vieux. C'est volontaire comme Michel Polack aimait le faire dans "Droit de réponse"; une incitation à nous parler dans le dos.
J'envoie un coup de coude à JC. 5, 4, 3, 2, 1 ça va péter. Je déclare haut et fort:
"Bon je vais pas trainer, je dois aller au jardin"
"Quék t'as semé gamin dans ton jardin c'te semaine?" me demande une voix au fond. C'est Dédé.
"Des petits pois "
Je sais très bien que ce n'est plus du tout la bonne saison mais je sais ce que je veux déclencher.
Èclats de rires moqueurs. JC et moi échangeons un clin d'oeil complice. La mèche est allumée.
"Nom de dieux. pffttt gônes c'est pas le moment. ça f'ra rien rien rien ton affaire. ECOUTE MOI! Je te dis plante des haricots"
moi: "Maintenant? Même après la saint Jean?"
"Gones, plante tes haricots, ta moitié et tes écureuils (enfants) vous en mangerez encore des frais pour la Toussaint!".  Et c'est vrai, nous en avons mangé jusqu'à très tard dans la saison.

C'est comme ça mon cours de jardinage, l'énormité comme starter aux conseils précieux qui me coutent une tournée de pif, un kil comme on dit chez nous.
Alors tous les samedis matins, vous vous en doutez, dès que je peux, je m'y rends pour apprendre.
Parfois je viens avec une plante mal en point. Diagnostique, autopsie sur le zinc...
"C'est la mouche ça"
"La mouche de quoi"
"ben du poireau tiens!"
"t'as déjà vu la mouche du poireau sur des salades toi?"
"Pftttt t'as jamais rien fait pousser ta vie Dédé. C'est ta femme qui plante à ta place et toi tu fais qu'regarde! Donc fais comme d'hab, regarde ceux qui savent faire!"
"Ben pour quelqu'un qui sait pas faire, mes patates elles ont ketchi de doryphores, c'est pas comme certains!"
"Et dis! Tu confondrais des gendarmes avec des coccinelles!"
"J'ai tout sulfaté d'office" s'esclaffe Dédé.
"Chimiste!"
"M'faites chier avec votre Bio. Le bio ça n'existe pas. Tu sulfates pas, tu récoltes pas!"
Moi "Y a peut être moyen de sulfater sans mettre de n'importe quoi" dis-je en pensant à certains purins. Mais je garde tout ça pour moi pour l'instant. Mon heure viendra. Cela ne m'empêche pas de faire passer des messages. Car à la fin de ces séances improvisées, j'ai un verdict et parfois l'ordonnance. Mais je trouve des contre-ordonnances bien sévères et surtout naturelles sur le net dans les bouquins. Et là, retour à l'envoyeur semaine suivante, 5 balles dans la machine ...

Ces gens ce sont mes professeurs. Professeurs en rien scientifiques, mais des artisans de la terre.
Peut être fais-je la jonction entre ces deux mondes. Personnellement je pense qu'il y en à qu'un.
Seule la peur dresse une barrière.

Au fil du temps la tendance s'inverse, pour devenir un échange :
Une voiture s'arrête sur le parking devant chez moi. C'est Jean Noel.
"Dis donc t'as pas quelques vers pour j'aille à la pèche"
"Tu veux des Esenia?"
"Non je veux des vers!"
"C'est ce que je te propose, des lombrics"
"C'est quoi s't'chose?"
"Des vers de fumier"
"Ouais c'est ça"
On marche jusqu'aux installations.
"Pétard mais c'est quoi toux ces poissons? Mais t'en a combien? Et puis c'est quoi tout s'truc?" dit-il en regardant mon installation aquaponique.
M'écoutant religieusement mais feignant l'incrédulité.
"Ah oui? comme ça sa pousse?"
Il se gratte la tête."Ben merde alors"
Il repart avec des vers dans les poches et des questions dans la tirelire.

Puis la semaine suivante d'arriver avec des petites fleurs bleues et blanches au bar.
"kÈksait?"
Moi "De la bourrache"
"Pourquoi faire?"
Moi "Ben pour protéger les autres plantes et pour manger"
"Non? ça se mange?" demande l'un d'eux l'air goguenard
"Ouais quand on était gônes on s'en balançait sur pulls en laine, ça accroche bien! Mais je savais pas que ça se mangeait"
Moi "messieurs il faut goûter!"
Pour sur ils sont septiques, mais ils gouttent parce que pas question de se dégonfler devant les autres copains.
"Pt'ain Áa ferait pisser un chien par une jambe"
"C'est chanin ton histoire"
"C'est comme les barabans (nom local des pissenlits)" dit l'un deux pour parler de la légère amertume.
"sauf que tu vas pas chopper le boucon (maladie) parce que les renards viennent pas pisser dessus"
moi "C'est pour que vous soyez plus fleur bleu avec vos dames "
"Gèrard, je suis sur le gravier et avec la fleur du gônes par dessus, je vais finir par tomber en poudre"
"Il consomme mieux que son C15 s't'homme là"
"Comme tu la ramènes, c'est la tienne (de tournée) et paye sa fraise qui pique au gônes"

et moi je sirote ma fraise Parrot (eau gazeuse locale) et j'en pleure de rire...
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