mes mentors: crak ma poule du jardin ouvrier

Mes débuts en jardinage sous la houlette de....

J'avais temporairement hérité d'un jardin ouvrier dans un bled un peu loin de chez moi, mais où j'allais autant que possible gratouiller les 100m2 attribués. Le jardin avait été déplacé une paire d'années avant. Les locataires étaient divisés en deux camps. Les vieux qui historiquement étaient adhérents depuis des lustres, du temps où le jardin était encore sur l'ancien terrain devenu trop petit. Sous la pression de demandes de plus en plus importantes, la mairie avait décidé de déplacer les jardins sur une zone rendue non inondable mais toujours inconstructible, à grand renfort de pelles mécaniques énormes. Le nombre de parcelles avait triplé et un flot de nouveaux jardiniers étaient venus grossir les rangs, au grand dam des anciens. Pas questions pour les vieux de dire bonjour aux nouveaux, car la mairie avait eu l'outrecuidance de tirer au sort l'attribution des parcelles, alors qu'ils estimaient normal d'avoir le droit de choisir avant les nouveaux...
Mon voisin était visiblement l'un des pires renfrognés. Tous les matins vers 9h, il arrivait avec sa mobylette bleu, une AV88 motobécane ancestrale affublée d'une remorque. Il passait la barrière, remontait la voie centrale où nous devions garer les voitures, obliquait à droite et remontait à fond de cale le chemin piétonnier qui desservait notre lot de jardins. J'avais beau le saluer, je n'obtenais au mieux qu'une espèce de grognement. Ce n'était pas la jugulaire de son casque qui l'empêchait de parler car elle n'était pas attachée et le casque était posé en équilibre au dessus de la casquette. Si au départ j'avais été un peu gêné de son attitude, j'ai vite compris que mes bonjours appuyés le mettaient de mauvais poil mais je m'en amusais.
Inlassablement il répétait les mêmes gestes. Il coupait son moteur en même temps qu'il sautait à terre. La pétrolette était appuyée contre les arbustes qui séparaient son terrain du petit ru qui courait au nord des jardins. Il scrutait les alentours, puis d'un geste prompt, ouvrait sa sacoche en simili noir coté gauche, sortait 3 litrons de vinasse, s'accroupissait, soulevait une touffe d'herbe qui dissimulait le couvercle d'une glacière enterrée. La supercherie était savante et fonctionnelle puisqu'il avait pris soin de faire dévier contre un peu du petit cours d'eau à l'aide d'un tuyau. De la vinasse certes, mais toujours fraiche! Il refermait le tout, puis l'air de rien, allait s'assoir sous les arbustes à sa table cernée de trois chaises. Quelques minutes plus tard, deux compères arrivaient, chacun avec un litron planqué dans du papier journal. Ainsi s'entamait la matinée au jardin. Je n'étais pas dupe que le ravitaillement en amont avait été agrémenté de dégustation. La garden party n'était que la suite d'un prélude aviné... C'est ainsi que tous les matins, le monde était refait avec plus ou moins de bon sens, la lucidité décroissant avec le stock de liquide dans les bouteilles.
5 litres de pinard plus tard, à 11h50 pétantes tout ce beau monde s'éparpillait comme une volée de moineaux, chacun rentrant dans ses pénates. Mon voisin était la plus grande gueule du lot. Il pestait contre sa bourgeoise qui allait le sermonner s'il n'était pas à table pour 12h00...

Nous sommes en plein dans l'été. Mon voisin avait déroulé sa matinée coude levé comme les autres jours. Le soleil était écrasant. Il est à peine 14h. J'entends la mobylette qui revient, ce qui est inhabituel: sa sieste est sacrée. Comme d'hab, il remonte le chemin piétonnier à fond. Il n'a pas sa remorque. Il va beaucoup trop vite! D'ailleurs ni il ne freine ni ne décélère. J'en lâche ma binette et me précipite, pressentant la chute. La pétrolette transperce la haie d'arbustes. Le bonhomme est heureusement désarçonné et tombe sur l'arrière-train. J'accours vers lui, lui demande si tout va bien. Je suis accueilli par une bordée de jurons ponctué d'un "nom de dieu, la bleue!". J'ai compris.  Je me faufile dans un petit passage et trouve la mobylette immergée moteur fumant et tournant toujours dans le bouillon le carbu encore à l'air libre. Je coupe le moteur et tire la meule comme je peux sur la berge. Mon grincheux de voisin n'est pas frais, il est debout, boite un peu en se frottant le séant. Toutes ses ressources sont mobilisées pour ouvrir le coté gauche et sortir la précieuse cargaison jumelle à celle de ce matin. Les 3 litrons sont trempés mais entiers... Il n'a plus son casque ni sa casquette qui gisent en arrière-plan de sa stature massive. Il plante ses yeux gris acier dans les miens. Il tend sa main calleuse, m'écrase les doigts . Sa moustache comme ses cheveux sont en bataille. Il me dit d'un trait sans ponctuations "P'tit ici tout le monde m'appelle "crak ma poule" ramasse une chaise prends un verre et ferme-la parce que tu sais pas jardiner mais je vais t'apprendre".
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About Pierre1911

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